Nuit étrange en sol italien

C’était à l’été 2005, j’avais 19 ans et presque toutes mes dents. Je voyageais seule en Europe, en backpacking comme j’aimais si bien le dire. C’était à cette époque de mon existence où je devais apprendre à faire la paix avec mes fantômes, surmonter une peine d’amour qui s’éternisait depuis trop longtemps, mais surtout découvrir qui j’étais. Je pensais avec une confiance aveugle que j’avais déjà tout vu et tout connu. J’étais si jeune et beaucoup trop naïve. La vérité c’est qu’à 19 ans tu penses te connaître, mais tu es tellement loin du compte. Depuis, j’ai mangé mes croûtes et j’ai grandi, un peu.

Je me déplaçais toujours en train. L’Europe je l’ai vu au travers d’un hublot, le long des voies ferrées. Parfois les wagons étaient classes, d’autres fois ils craignaient! Le train de nuit qui reliait Berlin et Prague était une véritable antiquité qui semblait sortir tout droit d’un camp de réfugiés. J’ai préféré ne pas trop me poser de question sur son passé. Juste à l’idée de cette vieille locomotive dans un contexte de deuxième guerre me glaçait le sang. L’Europe est tellement riche en histoires.

Pour une raison qui m’est encore obscure, j’avais fait le choix d’arrêter à Cinque Terre en Italie. Les villages de Cinque Terre ont un relief très accidenté et sont situés le long de la Riviera italienne. Il n’y a aucun véhicule automobile qui circule dans ces villages. Plus pittoresque que ça tu meurs! C’était la Mecque des clichés italiens : musique typique, nourriture délicieuse et décor de rêve dans une ambiance romantique.

Voyageant seule, je réservais généralement mes auberges à l’avance pour ne pas être prise au dépourvu, mais pas cette fois-là. Je n’avais donc pas d’endroit où passer la nuit, situation qui perturbait légèrement mes habitudes de fille organisée.

Je suis débarquée à la gare de train de Monterosso, un des villages de Cinque Terre. J’ai marché pendant des heures à la recherche d’un hôtel abordable et disponible pour la nuit avec mon sac à dos qui meurtrissait mes épaules à chaque pas. En vain. J’en ai conclu que mon sac à dos contenait beaucoup trop de choses inutiles, mais surtout que je devais réviser ma stratégie si je ne voulais pas passer la nuit sur un banc de parc. Avec une témérité qui n’est plus la mienne, j’ai accepté, sans trop penser, l’aide d’un pur inconnu. C’était tellement naïf et insouciant de ma part. Pour tout dire, j’étais beaucoup trop fatiguée pour combattre le bon sens.

Son offre était simple : il me proposait de dormir sur le divan lit de sa chambre d’hôtel, me moyennant une somme ridicule pour un endroit pareil. Je lui ai précisé, de façon assez peu subtile mais loin d’être grossière, qu’il n’y avait rien d’autre de sous-entendu dans cette entente. Il a souri et acquiescé. Son sourire avait l’air sain. J’en ai déduit qu’il avait une âme charitable, un point c’est tout. Avec du recul, je réalise que c’était un scénario parfait pour le début d’un film d’horreur.

Après avoir passé la soirée à me promener et à entretenir mon surplus de poids en mangeant de la gelato à toutes les saveurs inimaginables, je me suis effondrée sur le divan-lit. De toute façon, je n’avais juste pas la force d’entretenir une conversation digne de ce nom avec un parfait inconnu.

Il était environ 2 heures du matin lorsque j’ai ouvert les yeux. Pas trop, juste assez pour voir ce qui se passait autour de moi. L’étrange inconnu avec qui je partageais ma chambre était rivé à mon chevet, à deux pouces de mon visage. Il me fixait pendant mon sommeil. Il ne faisait rien d’autre, juste me fixer. J’étais tellement confuse et prisonnière de mon sommeil que je n’ai pas fait de cas. Je me suis tournée de bord, le visage vers le mur, et j’ai remonté la couverture par-dessus ma tête tout en prenant soin de serrer mon couteau de poche que j’avais soigneusement placé sous mon oreiller par précaution. Le toucher de la lame métallique du couteau m’a rendormie aussitôt.

Le matin, j’ai quitté la chambre sans prendre le temps de me retourner. Le drôle de type avec qui je venais de partager ma chambre devait être épuisé de sa nuit d’observation car il dormait à poings fermés. Je suis sortie à la course de l’hôtel. Drôle de type, drôle de nuit.
Le voyage continuait, j’avais un train à prendre…

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